Nous organisons, le 24 juin une soirée Edgar Morin, animée par François L’Yvonnet.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_L’Yvonnet
A la librairie Ephémère (ancienne papeterie Shakespeare) 109, bd Haussmann 75008 Paris.
Métro Miromesnil
À partir de 19 h
Merci de vous inscrire auprès de lesamisgaylussac@gmail.com
En partenariat avec Le Pélican Noir – Alexis Chevalier
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Le point de vue de notre ami Gérard Leclerc sur Morin
Il y a une sorte de miracle Edgar Morin. Miracle prolongé dans la vie d’un plus que centenaire. Miracle d’abord d’un observateur exceptionnel de son temps. Un sociologue qui vous réconciliera toujours avec une discipline dont je ne saurais trop médire aujourd’hui dans ses pratiques sous-bourdieusiennes. Il me suffit sur ce point d’évoquer ses premiers essais sur le cinéma, les stars, l’an zéro de l’Allemagne d’après-guerre. Plus tard, cette étonnante monographie sur la commune bretonne de Plozévet. Et même cette enquête sur un phénomène étrange, la rumeur d’Orléans. Le plus étonnant est que le premier Morin, qui appartenait pourtant au Parti communiste, se soit montré aussi capable de se libérer des stéréotypes, des idées toutes faites, pour communier à l’originalité des phénomènes observés. Cette capacité s’est même déployée à l’égard de lui-même lorsqu’il entreprit cette autocritique sur son appartenance au Parti communiste, qui plus est stalinien : « J’avais été emporté par une marée. D’une certaine façon, j’y consentais d’avance. Je n’étais pas bien dans ma peau. Je voulais échapper à moi-même, nager dans les grands océans. L’Histoire et la Politique mêlées ont été le grand Océan. Le vent s’est levé et j’ai tenté de vivre. » Sans doute fallait-il, pour que ses yeux s’ouvrent, le fameux discours de Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline. Mais il fallait aussi au militant de base qu’il puisse se libérer, et cela définitivement.Désormais, Edgar Morin sera complètement libre face aux réalités du monde et dans ses engagements.
Ainsi sera-t-il en mesure d’apprécier l’événement Mai 68 à sa juste mesure. J’avais pu l’interviewer à l’occasion du dixième anniversaire de l’événement. Je garde un vif souvenir de cet entretien accordé dans son appartement de la rue des Blancs-Manteaux. Je l’entends encore développer sa pensée portée par une inspiration que je n’avais nullement envie de brider par des questions. Je retiens cette formule : « C’est un sphinx. Il faut le remémorer comme un sphinx. Il ne nous dit pas quand ça va changer, mais il nous révèle que les nouvelles évolutions et révolutions ne seront plus les mêmes que les anciennes. Il n’annonce pas seulement une poussée vers plus de communauté ou plus de liberté, ces deux pulsions contradictoires du moment révolutionnaire français qui veulent se réconcilier profondément. Autrement dit, Mai 68 scandalise la rationalisation théorique. Il appelle à voir le monde nouveau et revoir la vieille théorie. » Et encore : « Pendant Mai, brusquement, les discours litaniques qui m’assommaient les uns de sociologie officielle, les autres de marxisme académique, tout cela s’était tu. On ne les entendait plus. Je vous rappelle que je suis le seul à avoir écrit sur Mai pendant l’événement avant qu’il ne se referme, et pour en montrer le caractère ouvert. » Seul, peut-être pas. Au même moment, sur un autre registre, Maurice Clavel a donné aussi son interprétation décalée par rapport aux rationalisations en cours.
Mais il est vrai que du point de vue sociologique, Edgar Morin était le seul à avoir analysé le phénomène dans son originalité sous le biais d’une immense psychanalyse sociale. Plus tard, en historien plus distancié, Jean-Pierre Le Goff pourrait lui rendre justice, notamment à propos du surgissement d’un peuple adolescent : « L’irruption de la jeunesse comme force politique sociale, irruption qui n’a pu s’accomplir qu’avec l’aide de concepts et forceps marxistes qui justifient et orientent l’agressivité, fécondent l’action, donne une cohérence idéologique à un bouillonnement qui cherche encore sa forme et son nom. », dit Morin qui avait bien compris aussi que l’on assistait au déclin et bientôt à la disparition d’une certaine hégémonie marxiste, alors que beaucoup croyaient que l’on avait assisté à son réveil. La difficulté, c’était de déterminer s’il y aurait vraiment une suite, voire un accomplissement à Mai 68. Que de nouveaux acteurs soient apparus, la jeunesse, le féminisme, l’écologie, ne signifiait pas que la Révolution espérée se produisait. C’est sur ce point que Morin et Le Goff divergent, le second dénonçant un héritage impossible, un héritage que le premier avait cru saisir sur le vif en Californie, lors d’un voyage dont il tiendra le journal admiratif, avouant qu’il y avait connu une conjonction de paix, de plénitude et d’intensité qu’il osait nommer le bonheur. Le paradise new est le point de convergence du néochristianisme primitif, du néocommunisme primitif et de la recherche extatique narco-asiatique. Le rêve n’a pas duré très longtemps. Notre sociologue était trop attentif aux évolutions à venir avec leurs périls certains pour rester dans la brume hippie des années soixante-dix.
Par hasard, j’ai retrouvé un petit livre de lui publié en 2007 et intitulé Vers l’abîme. Le diagnostic était alors particulièrement pessimiste. L’humanité risque de sombrer dans le chaos avec le croisement de plusieurs facteurs. Prolifération des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, mondialisation du commerce sans possibilité de régulation ni par la politique, ni par l’éthique, ni par la pensée. Cependant, Morin est dans l’attente d’une nouvelle métamorphose : « Les échéances de civilisation annoncent des symbioses. Les métissages divers se multiplient, et partout se manifestent des aspirations à une autre civilisation, une autre vie. » Comment un intellectuel pourrait-il éclairer ses contemporains pour mieux démêler leurs difficultés, envisager des solutions à la mesure de problèmes aussi désarmants ? Ce ne peut être qu’au moyen de la recherche la plus exigeante, celle qui permet à la pensée de sortir de ses contradictions. De ce point de vue, l’essai à l’allure de manifeste paru en 1965 sous le titre Introduction à une politique de l’homme avait répondu à mon attente. Persuadé qu’une anthropolitique devrait précéder toutes les propositions pratiques. Et cela à un moment de grande incertitude morale et métaphysique.
J’avoue que l’énorme travail de Morin, entrepris dans les années suivantes, n’avait pas vraiment répondu à mes espoirs. Certes, ce travail n’était pas sans intérêt dans son effort de synthèse, sa volonté d’accorder l’unité et le divers, en laissant place à la complexité nécessaire. Ce projet transdisciplinaire, enrichi par les apports des chercheurs les plus variés, me paraissait plus apte à enrichir les sciences humaines qu’à nous concentrer sur une anthropologie plus décisive et plus éclairante.
Je sais qu’Edgar Morin fut un peu déçu du manque d’écho que nous donnions alors aux six volumes de La Méthode qu’il considérait comme le grand œuvre de sa vie. Mais en même temps, nous étions rattrapés, lui et nous, par le cours du temps et ses affrontements. Vivement touché, par exemple, par les conflits du Moyen-Orient, le Juif qu’il était se trouvait en opposition radicale avec la politique de l’État d’Israël. Ce qui lui valut quelques ennuis. Je ne suis pas sûr, par ailleurs, qu’il fit toujours les meilleurs choix, notamment en s’associant avec Tariq Ramadan dans des combats douteux. Ce n’est pourtant pas l’image que je veux garder du grand et véritable sociologue, de l’observateur souvent aigu de notre temps, que fut cet homme exceptionnel qui nous manifesta souvent sa sympathie. De son grand souci anthropologique, nous gardons l’exemple à approfondir et à poursuivre. ■
Chronique Idées de Gérard Leclerc dans le bi-mensuel « Royaliste ».
https://www.archivesroyalistes.org
Voir aussi son « Carnet » dans l’hebdomadaire « France Catholique ». https://www.france-catholique.fr/lautocritique-dedgar-morin-intellectuel-dans-son-siecle.html

Photo © Wikipedia Fronteiras do Pensamento
