Qui connaît, à Paris, notre Quartier latin et le boulevard Saint-Michel qui descend, des jardins du Luxembourg jusqu’à la Seine, ne peut ignorer que cette rue était naguère ponctuée de nombreuses librairies. Les plus importantes étaient Gibert Jeune, 5 place Saint-Michel, en bas du boulevard, près des quais où l’ancêtre Joseph Gibert avait commencé, en 1884, comme bouquiniste en manuels scolaires, et Gibert Joseph au n° 30 du même boulevard, près de la Sorbonne, née d’une séparation entre les deux fils du fondateur, en 1929… Il faudra attendre 2017 pour que, face aux difficultés du secteur, les héritiers Gibert réunissent les deux entreprises. Mais les héritiers Gibert Jeune étaient restés propriétaires du local de la place Saint-Michel. Le prix du mètre carré comparé à l’absence de revenus de l’entreprise a poussé à la vente de l’immeuble… L’activité, passée sous la coupe de Gibert Joseph, a été maintenue notamment dans le vaste immeuble du n° 30 du boulevard et ses annexes (sans compter une quinzaine d’autres magasins, à Paris, Versailles et en province, malgré quelques fermetures).
Or cet immeuble est la propriété de Habitat OPH (mairie de Paris), qui avait consenti un bail réputé favorable, avec une partie fixe et un pourcentage sur le chiffre d’affaires. 2 000 m2 environ pour quelque 300 000 euros par an semble-t-il. On trouvera les détails dans la décision du Tribunal judiciaire de Paris du 28 janvier 2026, disponible sur le site internet de la Cour de cassation… Gibert a en effet tenté d’obtenir une réduction du loyer et un assouplissement du bail, par une procédure rendue délicate par la multiplication des textes et des instances. Gibert s’est placé, le 28 avril dernier, sous la protection d’un redressement judiciaire. L’Office d’HLM ne veut pas céder. Il prend une grosse responsabi-lité politique, car la disparition de Gibert aurait un impact énorme sur la physionomie d’un Quartier latin déjà malmené par des évolutions sociologiques qui sont amplifiées par un urbanisme « écologiste » et une fiscalité dont tout le commerce de centre-ville fait les frais, ici comme ailleurs. Le taux de vacance des commerces est phénoménal. Quand une nouvelle boutique rouvre, il s’agit le plus souvent d’un Coffee Shop…
On parle de révolution anthropologique. La lecture de livres imprimés, qui a modelé la culture occidentale depuis le XVe siècle, avec une nette accélération au XIXe siècle – qu’on se souvienne de la librairie Hachette avec ses kiosques dans les gares de chemin de fer dès les années 1850 et ses Livres de Poche dans les années 1950 –, est aujourd’hui menacée. Le livre a conservé son prestige (prix littéraires, intelligentsia…), est toujours une industrie avec des secteurs populaires (policiers, science-fiction, mangas, romance, etc.), a une dimension politique (l’affaire Grasset, la « boboïsation » de librairies plus ou moins « wokes »). Mais nos contemporains lisent moins ou alors autrement, par l’intermédiaire des écrans électroniques.
La France s’enorgueillit d’avoir conservé un réseau assez dense de librairies malgré l’offensive naguère de la Fnac, puis des Centres Leclerc-Cultura et bien sûr d’Amazon. C’est grâce à la loi Lang qui interdit de faire des réductions de plus de 5 % sur le prix de vente. Mais les librairies indépendantes sont tout de même des commerces en voie de disparition. Les ventes de livres d’occasion sur internet à prix dérisoires et les boîtes à livres gratuits contribuent à détruire la valeur de cet objet culturel.
Des politiques s’en mêlent. Le maire du VIe a fait son cheval de bataille de permettre aux commerces du Quartier latin d’ouvrir plus largement le dimanche parce que nous sommes en zone touristique. Est-il bien certain que cela changera la donne pour une librairie dont les marges ne sont pas extensibles et qui aura donc du mal à payer son personnel pour des heures peut-être payées double ? Lors des fêtes de fin d’année où cette ouverture est possible, Gibert n’en profite pas toujours…
Les dirigeants de Gibert ne manquent ni de compétence, ni de courage ou de sens de l’initiative. Certaines idées de relance naguère évoquées par eux n’étaient pas compatibles avec le bail actuel, comme, semble-t-il, l’idée de réserver le dernier étage à des activités culturelles… Dans leurs explications aux juges de commerce, ils ont expliqué vouloir remettre la priorité sur les livres d’occasion où la marge est meilleure qu’avec des livres neufs. Mais cela remettrait en cause une des innovations que Gibert avait justement été la première librairie française à essayer : un savant mélange du neuf et de l’occasion, ce qui permet d’avoir des rayons thématiques complets et de répondre aux exigences différentes de différents publics. Mais leur premier problème sera de remobiliser un personnel – quelque 500 personnes – très qualifié, peu payé, assez revendicatif et que chaque réorganisation bouscule et inquiète… Et de susciter une solidarité durable de la clientèle. Dans un contexte de panique économique générale…
En tant que librairie du Quartier Latin, à notre taille et à notre place (tout près de la rue d’Ulm…), la situation de Gibert nous préoccupe au plus haut point, même si notre problématique est bien sûr très différente. Si Gibert disparaissait, cela annoncerait notre propre fin. Redisons-le, le phénomène est général et ne remet pas en cause la qualité des gestionnaires même s’ils sont perfectibles et peuvent faire des erreurs. On apprend, en ce 22 mai 2026, un mois après le coup de tonnerre Gibert qu’un groupe autrement plus important est à la peine… Dans le Nord, notamment. Le groupe de librairies indépendantes Nosoli a en effet convoqué un comité social le 26 mai pour chacun des établissements qu’il représente : Furet du Nord (18 magasins), Decitre (9 magasins) et General Librest (grossiste). Il présentera un plan de retournement pour faire face à ses difficultés financières, qui débouchera peut-être sur un redressement judiciaire.
Dans le même temps on apprend aussi que le fonds social du groupe d’assurance Macif, accompagné par le pool bancaire de Fidal avocat, investit massivement dans le site de vente de livres d’occasion Recyclivre à Bordeaux. Il s’agit, nous dit-on, d’investissement dans l’économie circulaire vertueuse. Nous ne goûtons pas trop la leçon de morale et y voyons une sorte de collectivisation de la culture mettant gravement en cause le métier de marchands de livres d’occasion que nous exerçons avec compétence et passion.
Nous pourrions poursuivre la réflexion mais cette chronique est déjà bien longue. Une seule conclusion pour aujourd’hui. Venez au 49 rue Gay-Lussac pour y acheter quelques livres. Sinon adhérez à notre association de soutien. Ne nous laissez pas tomber dans la tempête actuelle.
Frédéric Aimard