Rue Gay-Lussac

La rue, qui part du Luxembourg en direction du quartier Mouffetard, est restée célèbre par les photos des barricades fumantes du 13 mai 1968. Elle vient d’être rebitumée, avec agrandissement des trottoirs et suppression de la plupart des places de stationnement (mais on n’y a pas prévu de piste cyclable !). À l’occasion de ces travaux, des riverains ont pu récupérer un de ces fameux pavés qui étaient restés jusque-là sous le goudron après que certains de leurs semblables avaient servi de projectiles contre les « CRS-SS ! » Au 49 de la rue Gay-Lussac, juste avant le carrefour où se rejoignent la rue d’Ulm, la rue Claude-Bernard et la rue des Feuillantines, existe encore, parmi quelques autres, une librairie qui est aussi vieille que l’immeuble construit avant 1900. Elle a une belle devanture de carreaux d’acier laqués bleu ciel. Elle est juste un peu cachée par le gros abribus de l’arrêt Feuillantines. Et, sur son site Internet, en sous-titre de son nom (Fenêtre sur l’Asie – Librairie Gay-Lussac) figure un slogan qui rappelle l’épisode soixante-huitard : « Sous les pavés la page ! »

Sur le même site on apprend qu’après un passé plus ou moins prestigieux où apparaissent les noms de Bernard Grasset – qui commença sa carrière d’éditeur à cette adresse en 1907 – de René Capitant, député gaulliste de gauche, maire du Ve, etc., du philosophe marxiste Louis Althusser qui y achetait, selon le témoignage d’un vieux voisin, livres et journaux puisqu’il habitait à deux pas, à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, puis librairie militante de la liberté polonaise avant la chute du mur de Berlin, a été refondée en 1988 par un Allemand féru d’Asie du Sud-Est, d’où le nom Fenêtre sur l’Asie et les collections de livres spécialisés encore en stock ici sur les peuples, les religions, les langues de l’Inde, du Japon, du Tibet, du Népal, etc.

En 2018 (encore une date en 8 !) la librairie a été reprise par Frédéric Aimard un retraité, ancien journaliste de l’hebdomadaire France Catholique, qui se souvenait sans doute de sa grand-mère libraire… Il s’est associé avec l’encore jeune libraire d’occasion bien connu des clients du marché Brassens de la rue Brancion dans le XVe, Alexis Chevalier, dit « le Pélican noir » dans ce petit milieu de bibliophiles. Parmi vingt passions collectionneuses, notre Pélican est un bon spécialiste de l’édition littéraire du XIXe et du XXe siècle. C’est rajouté à l’équipe, Patrick Charton, diplômé d’indologie, fin connaisseur des arts africains, fameux voyageur descendant d’Édouard Charton le fondateur (en 1860) de la revue Le Tour du monde, dont on peut d’ailleurs acquérir des fascicules ou des volumes reliés à la librairie du 49 rue Gay-Lussac… Et puis quelques autres amis, actionnaires ou membres de l’association des amis de la librairie, qui n’économisent par leurs efforts bénévoles pour que la librairie soit le centre de nombreuses activités culturelles…

Cette activité de librairie est-elle rentable ?

F.A. : Bien sûr que non. Notre confrère et très proche voisin de la rue Claude-Bernard, à l’enseigne des Routes du Globe, dit qu’il a créé une « librairie où l’on cause ». C’est une vocation et c’est socialement utile et, accessoirement, joli à regarder pour le piéton. Ça ne veut pas dire qu’il n’est pas heureux de vendre quelques livres choisis de voyages ou des contes pour enfants, de rares brochures de compagnies maritimes ou des cartes anciennes chaque jour… Mais pour la rentabilité, il faut faire un autre métier ou alors autrement. Notre confrère, le grand libraire Jacques Benelli, au 244, rue Saint-Jacques, qui a eu entre les mains des livres incroyablement précieux et qui avait l’habitude de faire des ventes aux États-Unis, a vécu évidemment sur un autre pied que nous. Mais c’est aujourd’hui une fin de règne. Les clients sont à l’étranger et plus difficiles à atteindre. De même notre voisine d’en face (76 rue Gay-Lussac), Florence de Chastenay, avec sa spécialité de grimoires ésotériques, qu’elle avait débutée, il y a presqu’un demi-siècle, rue de la Huchette à l’enseigne de La Mandragore (tout un monde englouti par les restaurants grecs) a pu faire encore récemment quelques étincelles prestigieuses ! Mais ses rayons Science-fiction et même Enfantina n’attirent plus comme avant. Elle n’envisage pas vraiment une succession possible, en tout cas avec ses spécialités. La libraire Ariane Adeline, au 40 de la rue Gay-Lussac reçoit surtout sur rendez-vous et fonctionne avec un catalogue prestigieux. Quant à la librairie de livres anciens La Manne, à quelques mètres de chez nous, au 90, rue Claude-Bernard, juste après l’ancienne Poste dont la disparition a coûté cher aux commerçants du périmètre, son gérant André Lalouf, à la charismatique moustache, est le seul à pouvoir, pas sa grande activité, disposer d’une (excellente) vendeuse salariée. Tous les autres libraires ont des statuts d’indépendants et la passion supplée à la rentabilité jusqu’à un certain point…

Jean Malochet a récemment eu la visite de notre maire d’arrondissement Florence Berthout. Celle-ci était toute fière d’être à l’initiative d’une modification du Plan Local d’Urbanisme qui doit en principe interdire aux librairies de certaines rues emblématiques du Quartier d’être cédées à des activités non culturelles en cas de changement de propriétaire. Pour Jean Malochet, qui a transformé, il y a un quart de siècle, les murs d’une petite épicerie en librairie, une telle mesure prend plutôt des allures de spoliation à l’heure de la retraite (pour les librairies c’est plutôt 80 ans que 60)… La maire avait la bonne intention de venir en aide aux librairies, mais en vérité, lui a-t-il indiqué d’un geste large, le mal est fait, aucune des cinq ou six librairies qui constituent notre environnement proche ne devrait normalement survivre aux très prochaines années… Et non, il est peu envisageable d’installer ici à la place une nouvelle galerie de tableaux voisinant avec le fromager… Pour des raisons d’âge de leurs propriétaires, du niveau des loyers, de la modification de la sociologie et des habitudes qui font que la clientèle de proximité ne lit plus tellement de livres physiques et que la clientèle qui venait de loin naguère (avant les Gilets jaunes ou le Covid pour marquer deux dates significatives) ne vient plus faire son petit tour du samedi ou du lundi… Alors peut-être subsistera-t-il des « Salons de lecture » comme le Salon Tout-Art qui vient de reprendre la boutique du 1, rue des Feuillantines, expose Le Capital de Karl Marx en vitrine, et organise des cours de phénoménologie dans un cadre feutré et objectivement très bourgeois ?

C’est pour cela que votre voisin, la librairie du Point du Jour, au 58 de la rue Gay-Lussac, ferme ses portes à la fin du mois de décembre 2025 par une grande braderie qui a eu lieu les 12, 13 et 14 décembre ?

braderiepointdujour

F.A. : Après 42 ans de librairie, Patrick Bobulesco, qui fut docteur en virologie avant de devenir un libraire passionné de débat politique dans une boutique qui a été un fabuleux lieu de transmission d’Histoire sociale, avait bien le droit de faire valoir ses droits à la retraite. Il n’a pas trouvé de repreneur. Pourtant les aspirants à tenir une librairie assez engagée à gauche ne manquaient probablement pas. Mais le niveau du loyer n’est pas compatible avec une activité de bouquiniste. Le prix de la remise aux normes du magasin a pu également en faire réfléchir plus d’un. Peut-être qu’une librairie moderne aura plus de chances de continuer la vocation des lieux, à condition de recevoir certaines aides officielles auxquelles, pour notre part, nous avons toujours été incapables de prétendre (ne serait-ce que le fameux Pass Culture du ministère de la Culture, resté pour nous théorique, ou son équivalent inventé par Valérie Pécresse, auquel nous n’avons pas droit.

Le grand succès de la braderie finale du Point du Jour (comme le montre la photo ci-dessus prise le 12 décembre) donne cependant un certain espoir… Il y a un public. Mais il en faut beaucoup pour le déplacer…

Qu’est-ce qui peut convaincre nos lecteurs de venir dans votre librairie ?

F.A. : D’abord peut-être la certitude de vivre un petit moment d’étonnement dans ce qui se présente comme un cabinet de curiosités, surtout en ce moment, avec notre exposition d’art tribal… Surtout la possibilité de trouver ici des livres dont on n’a pas forcément l’équivalent sur Internet, et à des prix compétitifs. Il faut accepter de ne pas trouver ce que l’on cherchait, mais de se laisser trouver par le livre ou l’objet qui nous tend les bras. Il y a chez nous aussi de quoi faire des cadeaux originaux à son entourage. Enfin, la rencontre avec des libraires passionnés et capables de comprendre la passion d’autres amateurs de livres ou de culture…

Et si ça ne suffit pas à payer les charges ? La vente par Internet vous aide-t-elle ?

F.A. : Très peu. Il y faudrait une logistique supérieure à la nôtre. Mais nous avons pourtant beaucoup d’enthousiasme et quelques idées. L’année dernière en décembre, nous avions essayé une « librairie éphémère » dans le VIIIe arrondissement. Ce quartier permet de vendre des livres plus haut de gamme, avec une meilleure rentabilité. Nous renouvelons l’expérience depuis le début de l’automne au 109 Bd Haussmann, dans une ancienne papeterie de luxe (encore un genre de commerce périclitant). Il est possible que ce soit notre avenir immédiat pour écouler nos vastes stocks qui ont besoin d’être mis en valeur auprès d’un public peut-être moins « Quartier Latin » Mais nous tenons à notre petite librairie de la rue Gay-Lussac. Si vous y venez une seule fois, vous comprendrez bien pourquoi. Et vous y reviendrez sans doute, aussi pour nous soutenir, n’est-ce pas ?

Propos recueillis par Emmanuel